Médias

28
Avr

Une question de discernement

Je suis psychiatre à Marseille. Tous les jours, en allant vers l’hôpital où je travaille je passe devant le désormais célèbre IHU Méditerranée Infection. J’y vois les longues files de personne s’organiser très tôt le matin. J’y vois un mur de journaliste attendant la sortie du président de la république.

Le feu de signalisation est un peu long. Mon esprit divague alors un peu. Je pense à plusieurs choses.

Finalement, je n’ai aucun avis sur le dépistage massif. Je ne suis pas médecin de santé publique. Je n’ai aucune croyance sur l’Hydroxychloroquine. Je ne suis pas infectiologue. D’ailleurs, j’ai peur des allongements du QT. C’est bien vrai que je ne suis pas cardiologue. Je fais modestement de la recherche, mais je n’aime pas les pré-prints. Je n’en ai jamais publié et je ne les lis jamais. J’aime les recommandations de traitements basés sur les preuves même si je ne les suis pas toujours (parfois, je les oublie un peu). J’aime le consensus en réunion d’équipe et j’aime faire des moyennes.

Je pense surtout que « d’un côté il y a la science et d’un côté il y a la politique ». Que la médecine est une affaire de médecin, la recherche de chercheur et la politique de politique.
Ce que fait mon voisin ne me regarde pas, même quand il est bruyant.

Mais peut-être que je n’ai finalement d’idée sur rien. En fait je n’existe pas. Je suis une théorie sans corps et sans avis. Je suis une sorte COVID-19 Zombie.

Heureusement, le feu passe au vert rapidement et je sors de ma rêverie. Je me demande bien où j’ai attrapé cette idée. Non je ne suis pas un Zombie, non le virus ne m’a pas (encore) transformé. J’arrive, je me gare dans le parking vide de l’hôpital, confinement et réduction de l’activité oblige. J’ai même l’impression d’être un survivant, un gaulois, un résistant et alors je m’emporte un peu.

Je pense que la médecine est une affaire de colloque singulier et d’éthique personnelle. Je pense qu’on ferait mieux d’arrêter de rechercher et d’essayer de trouver et d’inventer. Je crois que le concept d’équipoise est un instrument politique normatif et que les essais contrôlés randomisés intéressent plus les décideurs et les vendeurs de médicaments que les médecins. Je suis un être de chair et j’ai un avis sur les choses. Je suis maitre de mes actions et de mes décisions. Et je suis bien libre.

J’essaie malgré tout de chasser l’emphase. Je mets un masque, une blouse, un pantalon blanc.

Je fais mon travail, derrière ce masque ou un téléphone, seul ou en réunion virtuelle. Les patients ne vont pas si mal. Pas tous. Pour l’instant. Aucun, à l’hôpital ou chez lui n’a été victime à ce jour du COVID-19 en tous cas. J’apprends un nouveau langage corporel privé du visage et souvent privée de corps tout court.
Il y a des échos du drame. Loin de l’infectiologie et des réanimations. Il y a des deuils où des personnes ont disparu dans une housse anonyme.

Le COVID-19 nous prive de notre expérience première du corps. Ce que nous fait le COVID-19 c’est nous nier en tant qu’individu avec nos destins égoïstes.

J’ai peur de me transformer à nouveau. Suis-je membre d’une masse anonyme ?
Et il faut avoir peur : comme un Zombie, puisque déjà mort, je pourrais être criminel sans culpabilité.

Une guerre fait rage. Une bataille qui n’a pas encore dit son nom bien au-delà de la maladie et la liste macabre des chiffres du soir à la radio.
L’épicentre de l’épidémie sera politique, social, psychologique. Et nos rêveries n’en seront peut-être pas, tout psychiatre que nous aurons été.

Raoul Belzeaux, Psychiatre, Marseille